un nouveau départ , une nouvelle vie ..
Mais surtout, un départ vers la Vie .
Je n’avais plus le choix, c’était la fuite ou la mort .
J’ai hésité quelques jours, avec un penchant vers le repos éternel .
Plus de soucis, jamais . Mais il y avait mes 2 petits .
Je m’imaginais, flottant entre 2 nuages et regardant mes enfants,
loin, loin sur la terre , et sanglotant de l’abandon de leur mère .
Je ne pouvais pas leur faire ça !
J’ai commencé à trier quelques papiers importants , repasser leurs vêtements les moins minables ,
trier quelques livres et quelques jouets .
J’ai joué la femme soumise qui a bien « compris » la dernière raclée .
Cet idiot n’y a vu que du feu .
Quand je l’ai envoyé à la gare, ce jeudi 5 décembre 1985, à 6h du matin,
avec mes 2 petits somnolents à l’arrière de la voiture,
je priais de toutes mes forces.
« - Mon Dieu ; je vous en supplie ; faites qu’il ne rate pas son train «
Je me suis éloignée de quelques dizaines de mètres et j’ai attendu, un peu cachée,
pour voir si un 6è sens ne l’avait pas prévenu
et s’il ne ressortait pas de la gare comme un diable sortant de l’enfer .
Un des enfants a demandé pourquoi la voiture ne roulait pas .
J’ai respiré un grand coup , et dit :
- »on y va ! »
Sébastien s’est étonné de ne pas aller chez la nourrice comme chaque jour d’école .
J’ai répondu que je ne travaillais pas et que je les gardais avec moi pour la journée .
J’ai appelé la nourrice pour lui dire que j’étais malade et que je m’occupais des enfants .
Je leur ai mis une cassette VHS de dessins animés .
Bien installés dans le salon_ seule pièce vraiment chaude de la maison_
collés l’un à l’autre avec pouce droit dans le bec et doudous sous le bras gauche,
après un bisou et un :
- » soyez sages , Maman range »,
j’ai refermé la porte vitrée sur eux et ai commencé mon grand chambardement.
Je suis allée à la voiture dans la cour ,
bien à l’abri des regards des voisins, par les hauts murs et mon portail fermé.
J’ai abattu le dossier des sièges arrières, et commencé le chargement de ma petite Talbot.
Des sacs poubelles de 50 litres emplis des vêtements triés ces derniers jours .
Des cartons de livres et de jouets, en ne choisissant que leurs préférés.
J’ai fait un gâteau , pour manger en route . Préparé une thermos de café ,
de l’eau et du lait pour les enfants .
Puis je suis allée regarder les albums photos et les larmes contenues jusque là , se sont mises à couler …
Elles couleront pendant des heures et des heures .
Je lui prenais ses enfants , je voulais lui laisser des photos … mais pas toutes !!!
J’avais du mal à décider quoi prendre et quoi laisser … LUI laisser …
J’ai attrappé un cahier d’écolier pour lui laisser un « mot » d’explications.
En fait un roman de 5 pages.
En lui disant bien que si je partais , c’était de SA faute .
Après avoir été battue , humiliée , volée , cocufiée , enfermée à clef à l’intérieur de ma propre maison ,
tout ceci pendant dix longues années , il venait de me donner le courage de partir .
_ » Avant Noël : je t’aurai tuée! «
Merci !
Oui, merci pour cette menace, claire et précise, qui m’a enfin obligée à agir .
Durant des années , il me disait :
- » si tu me quittes ; je te tue »
Mais là , il voulait inviter sa famille ( une trentaine de personnes) pour Noël ,
alors que nous avions les huissiers aux fesses ,
rien à manger pour les enfants et moi -même
( lui mangeait à son boulot , il avait un copain qui bossait en cuisine),
des crédits de toutes sortes, au total plus élevé que nos revenus ….
J’ai dit :
- »non! »
Un mot interdit .
Enfin interdit à Moi de le dire à Lui .
Pif paf pouf ; quelques baffes pour m’apprendre , mais j’ai insisté .
- »On n’a pas d’argent , les enfants mangent de la soupe en sachet tous les soirs avec un morceau de pain trempé dedans.Ce n’est pas POSSIBLE d’inviter trente personnes sur plusieurs jours
en plus . »
Je lui ai tenu tête un peu trop longtemps , malgré les coups , malgré les cris ,
malgré les pleurs des enfants , j’ai dit que c’était impossible .
Alors , après un dernier coup qui m’a laissée au sol, il a dit, dents serrées, avec son air le plus mauvais :
- » avant Noël ; je t’aurai tuée «
Avec des couvertures et des oreillers , j’ai installé un espace de couchage pour les enfants,
entre le dos des sièges-avant, et le capharnaum de sacs et cartons .
Sur le siège côté passager j’ai mis la glacière avec le far-breton encore tiède, le lait chaud dans un thermos , le café dans un autre. Devant ce siège, encore des sacs pleins …
Une petite voiture ne peut contenir tout l’intérieur d’une maison … j’ai laissé beaucoup de choses derrière moi ,
mais j’ai pris mon bien le plus précieux :
deux petits garçons à la fois excités et inquiets.
A midi , j’étais terrorisée à l’idée qu’il puisse prendre un train pour rentrer .
Je n’arrivai pas à croire qu’il n’avait rien senti de ma détermination à fuir ce jour-là .
La Talbot remplie jusqu’à la gueule , les enfants bien installés à l’arrière , j’ai pris la route .
Tout d’abord jusqu’à mon travail, à la direction du personnel, pour expliquer que je m’enfuyais suite aux menaces de mort de mon mari .
Ensuite j’ai voulu prévenir la gendarmerie pour ne pas être accusée de rapt d’enfants , mais c’était fermé à l’heure du repas , et même en sonnant , personne n’est venu m’ouvrir .
Je suis donc passée chez une collègue, religieuse de la communauté des « petites soeurs de saint François », elle nous a fait manger une soupe , a donné une énorme brioche pour les
enfants , m’a souhaité bonne chance et m’a promis d’aller à la gendarmerie dès qu’elle serait ouverte ,
et m’a dit de partir , vite , avant qu’il ne revienne !
Elle avait vu tant de fois les hématomes sur mon corps, la maigreur à laquelle j’étais arrivée .
Mesuré la profondeur de mon désespoir, m’avait encouragée à me battre pour mes enfants .
J’ai quitté la Picardie et fait route vers ma Bretagne chérie , vers ma mamie d’amour , en prenant soin d’éviter la
Nationale , toujours de peur de Le voir .
Je me suis égarée dans le Vexin , ai fait une boucle qui m’a ramenée, épouvantée à un endroit où j’étais déjà passée !!
J’ai pris le temps de me calmer un peu , de regarder mes cartes Michelin , de me faire un semblant de trajet défini .
J’ai mis dix heures à parcourir 735kms.
En chemin j’ai été obligée de répondre aux questionnements de Sébastien, 6 ans .
Pauvre petit bonhomme avait du chagrin .
Témoin de la violence de son père , témoin de sa menace de mort , mais tellement habitué à ces crises :
- » mais Maman , il te demandera pardon et après ce sera fini »
Il n’y a plus de pardon possible mon amour , je ne veux pas mourir et il a toujours mis ses menaces à exécution , alors pourquoi pas celle-là .
D’ailleurs quelques jours avant sa menace de mort , il avait frappé les enfants avec sa ceinture de cuir !!! .
Sébastien avait 6 ans et avait " volé" quelques morceaux de sucre chez la nounou, Jimy en avait 3, et avait fait un caprice d'enfant de son âge .C'était la première fois qu'il frappait les
enfants avec autre chose que ses mains .
Jusque là , il s’était contenté de me frapper , moi . Il n’a jamais eu l’occasion de recommencer sur ses petits !!!
25 années plus tard , la question que Sébastien me pose souvent , c’est :
» mais pourquoi tu n’es pas partie plus tôt ? »
Je n’ai pas de réponse .
C’est une question de dosage dans la peur .
Peur de partir, jusqu’au jour où la peur de rester a été la plus forte .
Je crois que c’est ça la réponse , s’il peut y en avoir une .
C’était il y a 25 ans . Un quart de siècle . J’ai choisi de vivre … pour eux , juste pour eux à ce moment là .
Depuis , j’ai appris à vivre pour moi aussi .
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